Contexte
Kamel Kanoun, journaliste pigiste, vient de tendre un piège à Si Larbi, fqih de Marrakech, en lui envoyant trois faux patients avec trois histoires différentes. Tous sont repartis avec le même diagnostic.
Extrait (1 050 mots) :
Rachid m’attendait dans son magasin, à Derb Ghallef. Le magasin faisait trois mètres sur deux, avec des téléphones d’occasion alignés derrière une vitrine rayée et un ventilateur qui tournait pour rien. Rachid avait quarante ans, une moustache fine, et la patience des gens qui ont passé leur vie à expliquer aux clients que leur batterie était morte. Il sortit son carnet de notes. Le carnet était neuf — il l’avait acheté pour l’occasion, comme pour un examen.
— Sehr de jalousie. Sept séances, cinq cents dirhams la première. Plus les herbes, plus l’eau. Total : quatre mille sept cents.
Il me regarda en souriant.
— Et il m’a dit que ma femme rêvait de moi quand j’étais loin. C’est vrai. Mais c’est aussi vrai pour à peu près tous les hommes mariés qui partent en déplacement.
— Tu lui as dit ?
— Quoi ? Que c’est vrai pour à peu près tous les hommes mariés ? Non. J’ai dit oui, oui, oui, et je suis sorti.
Fatima me téléphona le lendemain. Même diagnostic, mot pour mot. Elle était moins amusée. « Il m’a touché les épaules, Kamel. En récitant. C’était bizarre. » Omar le surlendemain : pareil. Omar ne commenta pas. Il dit juste : « T’avais raison. »
Trois pour trois. Le même diagnostic.
Il avait un seul produit. Le sehr de jalousie. Son Big Mac.
Je revins le lendemain.
Il me reçut sans méfiance. Pour lui, j’étais un patient comme un autre — un homme avec un sehr de jalousie et cinq cents dirhams en moins. Je m’assis. Le jaoui brûlait. Le Coran était ouvert. Si Larbi souriait — pas un grand sourire, un sourire professionnel, le sourire de celui qui vous accueille dans son commerce.
Je posai les cartes sur la table.
— Je suis journaliste. J’ai envoyé trois faux patients avec trois histoires différentes. Vous leur avez donné le même diagnostic. Sehr de jalousie. À chaque fois.
Le sourire de Si Larbi ne changea pas. Pas un mouvement. Pas un clignement. Il ne nia pas. C’est la chose qui me frappa le plus. Il ne nia rien. Il ne dit pas que le sehr était réel. Il ne dit pas que j’avais tort. Il dit autre chose.
— Les trois que tu m’as envoyés — celui des téléphones, la coiffeuse et l’autre, celui qui ne fait rien — tu croyais que je ne les avais pas repérés ?
Je ne répondis pas.
— Je les ai reçus, je leur ai donné ce qu’ils voulaient entendre, et ils sont repartis contents. Personne ne m’a obligé à les soigner. Ils sont venus, j’ai récité, ils ont payé, ils sont repartis. C’est un échange.
Il retira ses lunettes. Me regarda. Et pour la première fois, le regard n’était plus décalé. Il était droit, net, frontal. Le regard d’un homme d’affaires.
— Tu vas écrire ton article. Les gens vont lire. Ils vont dire : quel escroc. Et la semaine d’après, ils viendront quand même. Parce que l’article, c’est pour la tête. Et eux, ils viennent avec le ventre.
Il remit ses lunettes. Rouvrit le cahier d’écolier. Le rendez-vous était terminé.
Je sortis. Le rideau vert se referma derrière moi. Dans la salle d’attente, l’homme en costume gris tapait toujours sur son téléphone. La femme au bébé n’était plus là. Le vieux en djellaba propre attendait sur la chaise du fond, les mains posées sur les genoux, le regard au sol.
Je passai devant lui. Je ne lui dis rien. Je ne savais pas encore qui il était.
Je sortis du garage. Jemaa el-Fna l’après-midi : la chaleur, les odeurs de viande grillée, un orgue de Barbarie qui jouait pour personne. Je marchai jusqu’à la Logan. La poignée de la portière brûlait. Je m’assis dans l’habitacle surchauffé sans démarrer le moteur, juste pour la sueur, juste pour me souvenir que j’avais un corps.
Sur le siège passager, le carnet, le stylo, et la bouteille d’eau coranique de Si Larbi — deux cents dirhams, le coton-tige du sehr — que j’avais laissée fermée. Je la pris. Je la regardai à contre-jour. De l’eau. De l’eau légèrement trouble, peut-être à cause du robinet. Aucune lumière particulière n’en sortait. Rien.
Je la reposai. Je ne la jetai pas.
Je démarrai. La N9 vers Casablanca. Le soleil dans le pare-brise, la climatisation qui ne refroidissait plus depuis l’été précédent, la radio qui ne marchait que sur deux fréquences — Med Radio et la météo. À hauteur de Skhirate, le moteur toussa. Pas un bruit grave, un bruit de tabac à priser. La Logan ralentit toute seule. Je me rangeai sur la bande d’arrêt. Capot ouvert. Les bougies. Sans doute. Ou pas.
Une station-service à deux cents mètres. Je marchai. Le routier était devant la pompe, en train de fumer en faisant le plein de son camion frigorifique. Sardines, dit l’autocollant. Sardines de Safi. Il avait soixante ans, des bras épais, un chèche rouge autour du cou, et le visage d’un homme qui avait trop conduit pour avoir encore des illusions.
— Ta voiture, là-bas ?
— Oui.
— Bougies ?
— Probablement.
— Khouya, tu reviens d’où ?
— De Marrakech.
— Travail ?
— Plus ou moins.
Il tira sur sa cigarette. Il regarda la route. Il dit, sans me regarder :
— Faut faire attention à Marrakech. Y a des sehr partout. Mon cousin a perdu son entreprise comme ça. Il a dû aller voir un fqih à Khémisset pour s’en sortir.
Il ne me regardait toujours pas. Il ne me demandait rien. Il énonçait. Comme on dit qu’il fait chaud.
Je n’ai rien répondu. Qu’est-ce que j’aurais répondu ? Que c’était faux ? Pour qui ? Pour son cousin qui avait peut-être retrouvé son entreprise après le fqih de Khémisset ? Je n’avais pas connu son cousin. Je ne savais rien de Khémisset.
Le dépanneur arriva une heure plus tard. Il changea les bougies. Trois cents dirhams. Je payai. Je repris la route. Le routier était parti.
Je conduisis le reste du chemin sans allumer la radio. Le soleil baissait. La N9 défilait. Je pensais à Si Larbi qui ne niait rien. Je pensais au routier qui ne demandait rien. Je pensais à l’eau dans la bouteille sur le siège passager — de l’eau du robinet, sans doute. Sans doute.