Contexte
Tanger, fin de soirée. Simo Kanoun, ex-inspecteur devenu réparateur de radios, vient de cacher dans un poste Philips la carte mémoire qui peut faire tomber un réseau de trafic d’êtres humains.
Extrait (1202 mots)
Il prit la carte mémoire de son téléphone. L’enroula dans l’élastique rose à fleurs jaunes. L’ensemble avait l’air ridicule : une preuve qui pouvait faire tomber un circuit, tenue par un bout de tissu acheté au souk, porté autrefois par une femme dont on ne savait même plus si elle respirait encore.
Il glissa le tout derrière le cadran, dans l’espace vide au-dessus du haut-parleur, là où une main ordinaire ne chercherait jamais.
Il tint le panneau arrière à deux mains. La première vis entra sans résistance. La deuxième aussi. Le geste était lent, précis, le geste du réparateur qui referme un poste — pas le geste du flic qui planque une preuve. Si quelqu’un regardait, il verrait un homme qui répare une radio dans sa cuisine. Rien de plus. Rien.
Revisser lui prit plus de temps que d’habitude. La troisième vis coinça. Sa main glissa. Le tournevis ripa.
— Tu trembles, dit sa mère.
— J’ai froid.
— Tu mens mal quand tu es fatigué.
Le jetable vibra de nouveau, du fond de l’enveloppe.
Simo la déchira.
Dedans, il n’y avait pas seulement l’adresse. Il y avait aussi une clé USB et un mot sur papier quadrillé, tapé à la machine :
INVENTAIRE JOINT. VÉRIFICATION RECOMMANDÉE AVANT TRANSMISSION.
— Il est revenu, dit-elle.
Elle parlait du fourgon comme d’une fuite dans le plafond, d’un voisin, d’une chose obstinée qui recommence. Pas une catastrophe. Une présence.
Simo ouvrit la fenêtre de la cuisine juste assez pour voir la cour. Rien. Le mur d’en face. Le fil à linge. Une serviette oubliée. Mais le son du moteur était là, plus bas, de l’autre côté du bâtiment.
Son téléphone vibra encore.
Cette fois, ce n’était pas Mejido.
Un message.
Reçu. Qui d’autre a ça ?
Pas de signature. Pas de nom. Un des trois. Lequel, il ne savait pas. Mais le message était parti quelque part. Quelque chose avait quitté la maison.
La mère revint avec la théière, posée sur le plateau en aluminium à l’étoile à huit branches. Remplit un verre. Puis l’autre. Elle posa le premier devant lui. Le second près de sa propre place. Elle ne s’assit pas. Pas encore.
— Bois avant que ça refroidisse.
Simo prit le verre. Trop chaud. Il le savait avant de le porter à ses lèvres.
Il but quand même.
Puis il regarda la place du chat.
Vide.
Il releva les yeux.
— Où est le chat ?
La mère ne répondit pas tout de suite. Elle avait le regard fixé sur la radio.
— Il a sauté quand le moteur a commencé.
Simo se leva. Traversa l’appartement. Ouvrit la porte d’entrée.
Dans l’escalier, rien.
Il descendit d’un étage. Puis deux. À travers la cage, on voyait le bas de la porte de l’immeuble. Pas de lumière au-dehors. Pas de bruit de pas. Juste le moteur. Toujours.
Il remonta.
Quand il rentra dans la cuisine, sa mère tenait quelque chose entre deux doigts. L’élastique rose.
Simo s’arrêta.
— Tu l’as sorti ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
— Il était par terre.
La vis du panneau arrière roulait près du pied de la table. Le dos de la radio n’était plus tout à fait en place. À peine. Un millimètre d’écart. Suffisant.
Quelque chose avait touché le poste. Le chat. Ou une main. Ou lui, tout à l’heure. Il ne savait pas. Mais l’élastique n’était plus à l’intérieur.
La carte mémoire, elle, n’était plus sur la table. Plus dans le poste. Plus au sol.
Le chat non plus.
Le moteur s’arrêta.
Le silence qui suivit fut plus violent que le bruit.
La mère posa l’élastique à plat sur le formica. Le tissu rose mouillé s’ouvrit comme une petite blessure sans chair.
Simo ne bougea pas.
— Tu l’avais mis où ? demanda-t-elle.
Il regarda l’élastique. Puis la radio. Puis la fenêtre ouverte d’un doigt. Puis la chaise vide.
Il comprit.
Le chat, en sautant, avait fait bouger le panneau mal vissé. L’élastique avait glissé avec la carte. Le chat avait joué, poussé, emporté — ou fait tomber. Peut-être sur l’appui. Peut-être dans la cour. Peut-être ailleurs. Le geste pauvre qu’il croyait sûr s’était remis à circuler tout seul, comme tout le reste à Tanger : par hasard, par animal, par chute, par interstice.
Il alla à la fenêtre de la cuisine. Dans la cour, rien. Un seau bleu. Un ballon dégonflé. Une serpillière. Pas de carte. Pas de chat.
Il traversa le couloir. La chambre de la mère. La porte était entrouverte. Le lit défait, le drap rejeté, l’oreiller encore tiède — elle s’était levée quand le moteur avait commencé. La fenêtre de la chambre était ouverte. Pas d’un doigt — de dix centimètres. Le rideau bougeait dans le courant d’air. La mère ne dormait jamais la fenêtre ouverte. Jamais. Pas en mars, pas en été, pas quand le chergui soufflait. La fenêtre de la chambre de la mère était fermée tous les soirs depuis quarante ans, parce que la mère avait peur des courants d’air et parce qu’elle avait peur de la nuit qui entre quand on ne la surveille pas.
Simo regarda la fenêtre. Le rideau. Le courant d’air. La fenêtre donnait sur le palier de l’escalier, et le palier donnait sur l’escalier, et l’escalier donnait sur la rue. Quelqu’un qui connaissait l’immeuble — quelqu’un qui savait que le gond de la porte d’en bas était cassé et que le palier du deuxième avait un rebord sous la fenêtre et que la fenêtre de la chambre du troisième n’avait pas de verrou — quelqu’un pouvait monter. Pendant que le moteur tournait dans la ruelle. Pendant que Simo regardait par la fenêtre de la cuisine, de l’autre côté de l’appartement.
Le chat avait sauté parce que quelqu’un était entré. Les chats ne sautent pas des tables quand un moteur tourne dehors. Les chats sautent des tables quand quelqu’un entre dans la pièce.
Simo referma la fenêtre de la chambre. Il ne dit rien à la mère. Il revint dans la cuisine.
Au loin, dans la ruelle, une portière claqua.
Sa mère prit enfin son verre. But une gorgée. Puis elle dit, sans trembler :
— Va fermer.
— Quoi ?
— Tout ce qui ferme.
Il se retourna vers elle.
— Et après ?
Elle haussa les épaules.
— Après, tu attendras comme tout le monde.
Simo referma la fenêtre. Puis la porte de la cuisine. Puis celle du salon. Il poussa la serrure de l’entrée. Vérifia le placard qui ne fermait toujours pas. Revint à la table.
Le verre de thé fumait moins. L’élastique rose était posé au milieu du formica, entre la radio et le couteau à persil. Le téléphone affichait toujours le message :
Merci.
Dehors, plus de moteur.
C’était pire.
*