L’Annexe

Contexte

Bruxelles, début décembre. Nora Ziani, avocate en droit européen, vient d’écouter le message vocal que Hendrik Wyns — haut fonctionnaire du Berlaymont mort trois jours plus tôt — avait laissé sur le numéro privé de sa veuve.

Extrait (1242 mots)

Onze secondes. Nora les écouta une fois. Le message était décevant. Pas de révélation. Pas de phrase définitive. Un homme fatigué qui cherche ses mots un dimanche matin et qui ne les trouve pas tous, qui dit « j’aurais dû » et qui ne finit pas la phrase, parce que la cafetière a fait du bruit ou parce que Claire est entrée dans la cuisine ou parce que la fin de la phrase était trop lourde pour un dimanche matin.

Elle l’écouta une deuxième fois.

La deuxième fois, elle entendit autre chose. Pas les mots — les trous. « J’aurais dû » — j’aurais dû quoi ? Ralentir. Partir. Donner l’annexe plus tôt. Écouter le cardiologue. Les mots qui manquaient étaient les mots qui comptaient, et Wyns les avait laissés dans le silence parce que le silence dit plus que les mots quand on n’a plus la force de choisir lesquels.

Le cœur avait fait le travail.

Le père de Nora. Moustapha Ziani. Le parking de l’usine. Les sept mètres. Le dossier sous la pluie.

Nora regarda le papier de Claire sur le formica. Le formica. Le même formica que la table de Khadija à Molenbeek. Le père de Nora mangeait à cette table. Wyns mangeait à la cantine du quatrième. Deux tables.

Sauf que Wyns avait posé le sien. Sur un répondeur, dans un fichier envoyé trois jours avant la mort. Le père de Nora n’avait pas eu le temps de poser. Le père de Nora était tombé avec le dossier, et le dossier avait disparu sous la pluie.

Nora écouta le message une troisième fois. La même voix fatiguée. Les mêmes onze secondes. J’aurais dû.

Puis elle supprima le message. Pas par peur — parce que le message avait fait son travail. Les noms étaient au Parlement. L’annexe était dans le tiroir. La copie complète existait quelque part. Le message pouvait mourir aussi.

Le silence revenait. Mais ce n’était plus le même silence. Pas le silence de Wyns qui ne parlait pas à Claire. Pas le silence du père qui ne disait rien à Khadija. C’était le silence de celle qui sait et qui choisit de ne pas parler. Pas encore.

Elle posa le téléphone sur la table. Le papier de Claire à côté. Le numéro qu’elle n’appellerait plus. La cuisine jaune sous la hotte. Le cendrier propre. La fenêtre noire.

* * *

La porte d’entrée s’ouvrit.

Pas un bruit d’effraction — le bruit d’une clé. La nouvelle serrure. Deux tours. Le fils.

Il apparut dans l’entrée. Pyjama à dinosaures, manteau par-dessus, les bottes de neige qui laissaient des traces mouillées sur le parquet. Par la fenêtre de la cuisine, le ciel s’était ouvert — pas de la neige, pas du crachin, un ciel clair, lavé, le premier depuis le début de novembre. Le père l’avait déposé — un message que Nora n’avait pas lu, le téléphone en mode silencieux depuis le streaming du Parlement.

— Papa a dit que tu ne répondais pas.

— J’étais occupée. Tu n’as pas école demain ?

— C’est mercredi.

Mercredi. Le jour sans école. Le jour où le fils est là et où la cuisine redevient une cuisine au lieu d’un bureau. Nora l’aida à retirer les bottes. La neige fondait sur le parquet, des flaques minuscules autour des bottes, l’eau de la neige qui devenait l’eau du parquet, la neige qui entrait dans l’appartement par les pieds d’un enfant de huit ans. Les chaussettes étaient mouillées. Nora les retira. Les pieds du fils étaient froids. Froids et petits et roses, les pieds d’un enfant qui a marché dans la neige en bottes et dont les bottes n’étaient pas assez étanches. Elle les frotta entre ses mains. Le fils se laissa faire.

— Tu as froid ?

— Un peu. Pas beaucoup.

— Va mettre des chaussettes sèches.

Le fils alla dans sa chambre. Il revint avec des chaussettes dépareillées — une bleue, une verte. Il ne s’en souciait pas. Les enfants de huit ans ne se soucient pas des couleurs des chaussettes. Ils se soucient des volcans et des hamsters et du goût du tfaya.

Il entra dans la cuisine. Il vit la table — la tasse vide, le papier plié, le téléphone, le cendrier propre.

— Tu n’as pas fumé.

— Non.

— Pourquoi ?

— Je n’avais pas envie.

Le fils hocha la tête. Il s’assit à la table. Il regarda sa mère. Les yeux noirs du père. Les yeux qui voient.

— Maman. Tu as gagné ?

Nora le regarda. Le fils en pyjama, les pieds nus maintenant, les bottes dans l’entrée, les traces de neige sur le parquet.

Elle pensa à Wyns. Au message. Aux onze secondes. Elle pensa à son père. Au parking. Aux sept mètres. Elle pensa à Claire qui avait dit : Faites en sorte que les noms ne meurent pas avec lui. Les noms n’étaient pas morts. Les noms étaient dans un hémicycle.

Mais la directive ne serait jamais adoptée. Le consultant était toujours avenue Louise. Les sociétés vendaient toujours des cages. Et un enfant de huit ans en pyjama était assis dans une cuisine de Saint-Gilles et demandait à sa mère si elle avait gagné.

— Pas encore.

Le fils hocha la tête. Il ne demanda pas quand. Il ne demanda pas comment. Il hocha la tête, comme les enfants hochent la tête quand la réponse est honnête et que l’honnêteté suffit, même quand elle ne donne pas ce qu’on espérait.

Le fils se mordit la lèvre inférieure. Le tic. Le même que Nora — le geste transmis sans le savoir, le geste des Ziani qui réfléchissent, le geste de ceux qui ne plient pas.

— Je peux avoir des céréales ?

— Il y a du lait ?

— Je vérifie.

Il ouvrit le frigo. Le regarda. Le referma.

— Il y a du lait. Il est bien cette fois.

Il prit le bol, les céréales, le lait. Il versa. Le bruit des céréales dans le bol — un son sec, léger, le son le plus ordinaire du monde. Le son d’un enfant qui mange des céréales dans une cuisine, un mercredi soir de décembre, pendant que la neige fond dehors et que les flaques grises remplacent le blanc.

Le fils leva les yeux du bol.

— Maman. Tu sais que le volcan bleu d’Indonésie, celui du soufre, il s’est rallumé ?

— Quand ?

— La semaine dernière. Sami me l’a dit. Il crache encore du bleu.

Il replongea la cuillère dans le bol. Le volcan bleu crachait encore. Le feu qui n’était pas du feu. Le soufre qui brûlait bleu dans la nuit indonésienne, de l’autre côté du monde, pendant qu’un enfant de huit ans mangeait des céréales dans une cuisine de Saint-Gilles.

Nora ne fuma pas.

Elle le regarda manger. Le cuillère qui plongeait dans le lait, les yeux mi-clos de fatigue, la lèvre mordue quand il mâchait — le tic, le même que le sien, le geste des Ziani qui ne plient pas et qui ne savent pas encore que c’est un poids autant qu’une force.

Dehors, la rue du Fort. Les réverbères. Les flaques. La voiture n’était pas là ce soir. Le Berlaymont brillait quelque part au nord-est, derrière les toits, les treize étages de verre.

La neige avait fondu. Le silence restait.

Le fils mangeait ses céréales. Nora ne fumait pas. L’appartement était chaud. La hotte éclairait la table d’une lumière jaune, basse.

Pas encore.

Les œuvres