Sidi Mimoun

Context

Avenue Soekarno, Rabat. Trente-six heures plus tôt, vingt-sept gnaoua se sont assis devant la DGSN après le classement du dossier de leur Maâlem. Au deuxième jour, ils sont cinq cent vingt-sept.

Extrait (820 mots)

Le cercle n’était plus un cercle, c’était une place. L’avenue Soekarno, de la DGSN jusqu’au croisement de l’avenue Hassan II, était couverte de corps assis, de tambours, de thermos, de couvertures. Des femmes distribuaient du pain et du thé. Des enfants dormaient sur des tapis entre les instruments. Le rythme n’avait pas cessé, il se relayait, comme une prière, les joueurs se remplaçant par groupes de vingt ou trente, les fatigués cédant la place aux reposés sans qu’un seul temps soit manqué. Le son avait atteint une densité qui faisait mal aux oreilles des passants et qui berçait les joueurs. Les vitrines des magasins de l’avenue tremblaient. Un vendeur de jus d’orange avait installé sa charrette à la lisière du cercle et faisait un chiffre d’affaires historique.

À six heures, un officier supérieur sortit sur le perron. Costume civil, pas froissé, pas détendu non plus. Les mains croisées dans le dos, le menton levé. Il regarda les cinq cent vingt-sept gnaoua qui occupaient l’avenue. Il ne dit rien. Il rentra.

Derrière la porte vitrée, il resta dix minutes, debout, les mains dans les poches, à écouter le rythme traverser les murs du bâtiment. Le rythme traversait tout, le verre, le béton, les dossiers classés, les consciences administratives. Le rythme ne demandait pas la permission.

Il décrocha son téléphone. Pas pour appeler ses supérieurs, il venait de raccrocher avec eux. Il appela le directeur régional de la police judiciaire d’Essaouira. La conversation fut brève. Le ton n’était pas celui d’une demande, c’était celui d’un homme qui transmet un problème en s’assurant que le destinataire comprend qu’il ne pourra pas le transmettre plus loin.

— J’ai cinq cents gnaoua devant mon bâtiment. Ils ne partiront pas. Trouvez-moi une solution.

Le directeur régional raccrocha. Il connaissait le dossier, de loin, comme on connaît les dossiers classés, par leur couverture et leur numéro, pas par leur contenu. Il décrocha son téléphone à son tour et appela le commissaire divisionnaire chargé des affaires courantes du port d’Essaouira.

— Le dossier Mimoun Drissi. C’est qui, le responsable de l’enquête?

— Zeroual.

Le directeur régional marqua une pause.

— Qu’il me rappelle dans l’heure.

Le commissaire divisionnaire appela Zeroual.

Zeroual était chez lui, dans son appartement de la ville nouvelle, un deux-pièces au troisième étage avec vue sur le parking d’un supermarché. Il prenait son café en regardant les informations. Il n’avait pas encore entendu parler des cinq cent vingt-sept gnaoua devant la DGSN. Quand le commissaire lui expliqua, il ne dit rien pendant dix secondes. Dix secondes, c’est long au téléphone. C’est le temps qu’il lui faut pour comprendre que le dossier qu’il a classé neuf jours plus tôt vient de se rouvrir tout seul, et que c’est lui qui va devoir continuer à le rouvrir.

— Qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda Zeroual.

— C’est toi qui vas me le dire, répondit le commissaire. Et rappelle le directeur régional dans l’heure.

Zeroual raccrocha. Il posa sa tasse de café sur la table de la cuisine — une table en formica, propre, les bords écaillés, avec un set de table en plastique que sa fille Nassima avait choisi. Il aligna la tasse avec le bord du set. Puis il aligna le sucrier. Puis la cuillère. C’était un homme qui, quand il réfléchissait, rangeait les choses.

Le dossier Mimoun Drissi. Il l’avait classé lui-même. Le rapport était propre, mort naturelle, arrêt cardiaque, pas de trace de violence, pas de plainte, la famille qui voulait enterrer le lendemain conformément aux rites. Le médecin légiste avait signé sans hésiter. Le procureur du roi avait classé sans suite sur la foi des deux rapports. Tout était en ordre. Tout avait toujours été en ordre.

Sauf que cinq cent vingt-sept personnes étaient assises devant la DGSN à Rabat pour dire que non.

Zeroual se leva. Il alla dans la chambre, ouvrit le placard, en sortit le dossier, il gardait des copies de tous ses dossiers classés, une habitude de vieux flic que personne ne lui avait enseignée et que personne ne lui avait reprochée. Il le posa sur la table de la cuisine, à côté du café. Il l’ouvrit.

La première chose qu’il chercha, c’est ce qu’il n’avait pas cherché la première fois.

À l’autre bout de l’avenue Soekarno, une voiture banalisée était garée depuis la veille. Berline sombre, vitres teintées, moteur coupé. Le passager ne regardait pas le cercle par la vitre. Il le regardait sur un écran posé sur ses genoux, le flux du drone, probablement, ou un téléphone en direct.

Le bracelet de cuir noir à son poignet gauche captait la lumière de l’écran. Un geste bref. Il toucha le bracelet, le fit tourner d’un quart, le geste de quelqu’un qui vérifie que quelque chose est encore là. Puis il dit, sans se tourner vers le chauffeur :

— Il joue faux. Mais il ne s’arrêtera pas.

Le chauffeur ne répondit pas. La voiture s’éloigna dans l’avenue déserte, sans hâte.

Le cercle tenait. Les tambours battaient. Et Aylan, les paumes à vif, frappait encore.

Les œuvres