Le Code du Sultan

Contexte

Anfa, Casablanca, 22 janvier 1943. Abraham, technicien Hollerith hollandais, est introduit dans la suite du Sultan Mohammed V pour présenter les fichiers de classification de la population juive du Maroc.

Extrait (1145 mots)

Abraham le vit et sut, avant toute pensée, avant tout raisonnement, avec la certitude animale du corps qui reconnaît une autorité qu’il n’a pas apprise, que cet homme ne signerait rien.

À côté du Sultan, un interprète, un homme mince, en costume sombre, qui se tenait un demi-pas en retrait avec la discrétion de ceux dont le métier est de disparaître entre les langues. Derrière eux, une fenêtre ouverte sur les eucalyptus, et au-delà, la lumière blanche de la colline, le gravier, les jeeps. Deux mondes dans la même pièce. Le thé et le kérosène, séparés par une fenêtre.

L’administrateur colonial s’avança. Il posa sa chemise cartonnée sur la table basse. Ses doigts laissèrent une trace humide sur le carton.

— Majesté, ces fichiers ont été constitués par la Résidence en 1941. L’état-major américain demande une clarification du statut de ces populations. Une vérification.

Abraham sortit les quatre feuillets de sa poche intérieure. Il les posa sur la table, à côté de la chemise cartonnée. Sa voix était égale, la voix d’un technicien qui expose une procédure. Il expliqua les critères de classification. Les catégories. La méthode de collecte. Il ne mentionna pas les dahirs. Il ne mentionna pas les trieuses. Il ne mentionna pas le cliquetis des cartes perforées dans les bureaux d’Amsterdam ni le fait que les machines étaient louées, pas achetées, avec un contrat de service dont aucune clause ne mentionnait l’usage final des tris. Il dit : « critères », « classification », « protocole ».

Le Sultan ne regarda pas Abraham pendant qu’il parlait. Il regardait les feuillets sur la table basse. Il ne les touchait pas. Il les regardait avec le regard qu’on pose sur un animal dont on ne sait pas s’il est mort ou endormi.

Quand Abraham eut fini, le silence prit la place de la voix. Un silence qui avait la densité d’un geste.

Puis le Sultan prit la liasse. Des deux mains. Les pouces sous le bord inférieur, un geste de lecteur, pas de souverain. Il lut. Pas en diagonale, pas en survolant les colonnes. Il lut chaque nom. Abraham le vit aux yeux, les pupilles qui descendaient la page, s’arrêtaient, reprenaient. Les lèvres ne bougeaient pas, mais les yeux s’arrêtaient sur les lignes du bas, celles où les noms s’accumulaient sans espace, serrés dans la colonne comme des corps dans une pièce trop petite.

Le Sultan tourna la deuxième page. Abraham entendait le bourdonnement d’une mouche contre la vitre. Le thé refroidissait dans les verres. L’administrateur colonial ne bougeait plus — il avait les mains croisées devant lui, les doigts entrelacés, la posture d’un homme qui attend un verdict dont il n’est pas l’accusé mais dont il pourrait être le complice.

Troisième page. Le Sultan s’arrêta. Ses doigts encadrèrent un nom — pas un doigt posé, pas un index qui désigne, mais le pouce et l’index qui se rapprochèrent de part et d’autre d’une ligne comme pour la protéger, ou la recueillir, le geste qu’on fait pour soulever un insecte vivant sans l’écraser. Sixième ligne. Abraham vit le nom avant que le Sultan ne tourne la page. Bennattar.

Le Sultan tourna la quatrième page. Ses doigts s’arrêtèrent sur la colonne de droite, celle du « Statut », où le même mot se répétait le long de la page avec la régularité d’une perforation. Puis sa main droite quitta le papier. Elle se posa sur son propre genou. Un geste lent. La main resta sur le genou. Trois secondes. Quatre. Le temps de sentir la chaleur de sa propre peau à travers le tissu de la djellaba, de vérifier que le corps était encore là, que le corps n’avait pas été emporté par ce que les yeux venaient de lire.

Puis il releva les yeux.

Pas sur l’administrateur. Sur Abraham.

Sur le technicien. Celui qui avait calibré la largeur des colonnes. Celui qui avait choisi les catégories. Celui dont le métier était de transformer des noms en trous dans du carton et des trous en décisions que d’autres prendraient sans lui demander son avis, et il était payé pour ça, et il était bon dans ce qu’il faisait, et c’est précisément parce qu’il était bon qu’il était là, dans cette pièce, dans cette ville, sur cette colline, avec ces pages.

Cinq secondes. Six peut-être. Abraham soutint le regard. Mais ses mains, le long du corps, se fermèrent. Les ongles entrèrent dans les paumes. Il sentit sa nuque chauffer, une rougeur qui montait du col, qui pulsait sous la peau, que le Sultan ne pouvait pas voir mais qu’Abraham sentait comme un fer posé à la base du crâne.

Le Sultan parla. La voix était basse, posée, sans inflexion. Une voix qui ne répéterait pas.

L’interprète traduisit :

— Sa Majesté demande si la colonne « statut » peut être retirée du document.

Abraham sentit le oui dans sa gorge. La forme ronde du mot, sa facilité, la douceur avec laquelle il aurait pu sortir. Un oui n’aurait rien coûté à cet instant. Un oui aurait été un geste si petit, si léger, le poids d’une syllabe, le poids de rien. Le Sultan l’avait regardé, lui, pas l’administrateur, parce que c’était lui qui savait — lui qui avait la compétence technique de dire oui, la colonne peut être retirée, et la compétence technique ferait le reste. Le oui lui demanderait moins d’effort qu’un quart de tour de vis dans un boîtier de montre.

— La suppression nécessiterait une révision complète du protocole, dit Abraham. Ce n’est pas en mon pouvoir.

Sa voix était égale. La voix du technicien. Le protocole, le pouvoir, les mots qui protègent. Mais il sentit, en les prononçant, que les mots n’avaient pas le même goût que dans les couloirs d’Amsterdam. À Amsterdam, « protocole » était un mur. Ici, dans cette pièce où le thé refroidissait et où un homme en djellaba blanche venait de lire quatre cent dix-sept noms un par un, « protocole » était une clôture. Et Abraham se tenait du mauvais côté.

Le Sultan ne répondit pas immédiatement. Il inspira, une inspiration longue, par le nez, le souffle qu’on prend avant un acte qui ne pourra pas être défait. La cage thoracique se souleva sous la djellaba. Un seul pli se forma au-dessus de la clavicule et disparut quand il expira. Puis il prit la liasse, les quatre feuillets avec leurs quatre cent dix-sept noms et leurs quatre colonnes, et il la posa face retournée sur le siège à côté de lui. Face retournée. Les noms contre le tissu. Les colonnes cachées.

L’interprète traduisit. Quatre mots :

— Sa Majesté ne signera pas.

Le silence avait du poids. Il pesait sur la pièce, sur les verres de thé, sur la mouche qui avait cessé de bourdonner, sur les mains de l’administrateur colonial qui s’étaient ouvertes, les doigts écartés, la posture d’un homme dont le corps comprend avant la tête qu’il vient de perdre. Le Sultan n’avait pas haussé le ton. Il n’avait pas frappé la table. Il n’avait pas prononcé le mot « non » — il avait retourné les pages.

Les œuvres